LETTRE DE SISIMIUT (92)

de Cuming inlet (détroit de Lancaster, Nunavut, Canada) à Sisimiut (côte Ouest du Groenland)

du Lundi 13 Août au Dimanche 26 Août 2018

Lundi 13 Août 18h30. Les six skippers, sur proposition de Dominique, de Chaman, sont tous présents autour de la table ronde du carré de Balthazar. Ils représentent les six voiliers d’expédition maintenant réunis au mouillage dans le fjord de Cuming inlet : Dominique de Chaman, Peter de Kiwi Roa, Michal de Crystal, Karl et Ali de Muktuk, Didier de Sauvage et moi avec Jean-Jacques, Claude et André. Nous échangeons nos informations et nos appréciations de la situation. Le service canadien de surveillance des glaces nous indique que la température en cette saison est inférieure à la normale et Victor estime qu’il y a actuellement un décalage de l’ordre de 15 jours du dégel du Passage par rapport à la moyenne des années précédentes. Les détroits, et notamment le verrou du détroit de Franklin sont complètement gelés, Resolute Bay est inaccessible. Le détroit de Lancaster lui-même est anormalement encombré. Les photos satellites, comme les cartes des glaces montrent la banquise de la mer de Beaufort, dans l’océan glacial arctique, verrouillant toutes les sorties Ouest des détroits et pratiquement collée en bonne partie à la côte Nord du Canada et de l’Alaska.

Constat donc d’une situation très défavorable qui a peu de chances de s’améliorer dans les quelques jours qui viennent alors que la décision de s’engager ou renoncer devra être prise. Il est impératif en effet de doubler le Cap Barrow, le lieu le plus au Nord de l’Alaska, au plus tard entre le 5 et le 10 Septembre, au risque de s’y faire bloquer par les glaces qui reviennent déjà s’y installer pour l’hiver.

Il est clair que les chances de passer s’amenuisent de jour en jour et c’est dans les tous prochains jours qu’il faudra prendre la décision de s’y engager ou pas.

Nous servons un bon Ti Punch spécial Balthazar servi dans les verres de la Belle Cabresse, assorti de zakouskis, pour saluer cette réunion chaleureuse et garder quelque espoir.

Mercredi 15 Août. Un temps splendide et un soleil généreux saluent la fête de l’Assomption et d’Anne-Marie qui préférait la Ste Marie à la Ste Anne. Il est vrai que lorsque je lui souhaitais la Saint bourricot, plaisanterie de mauvais goût mais évoquant sa testardise elle n’était pas spécialement contente.

Ce temps nous change des jours couverts de nuages, des temps de brouillard et de crachin qui dominent. A embarquer dans le zodiac avec le fusil, le pique-nique et les chaussures de marche pour aller explorer en compagnie de l’équipage de Chaman une vallée voisine en se dégourdissant les jambes. Bonne marche de plus de trois heures le long d’une rivière creusant sa gorge.

Jean-Jacques est un fin cuisinier qui nous soigne bien : navarin d’agneau savamment épicé, saucisses au choux rouge, salades de thon et crevettes à la mayonnaise, guacamole , … Quant à moi je prépare ce soir pour marquer le 15 Août un confit d’oie accompagné de pommes de terres sautées et salade verte. Arrosé de côtes de Provence cela satisfait l’équipage. Il y a au congélateur encore du confit d’oie, des magrets pour deux ou trois repas, deux gigots, deux côtes de bœuf, des tranches de saumon fumé. Les coffres sont encore bourrés de mijotées de poule, de tripoux, de sardines, de thon, de maquereaux au vin blanc, de riz, pâtes et conserves diverses, de pommes de terre, les réserves de rhum et de vin tiennent le coup, mais on n’a quand même pas de quoi tenir l’hiver !

Nouvelle conférence des skippers sur Sauvage ce Jeudi 16 Août. La situation n’a pas significativement changé par rapport au 13 sauf que les glaces ont décidé d’envahir Cuming inlet et que le détroit de Lancaster devient très encombré jusqu’à la sortie.

Certes le Passage immédiat (détroit de Bellot, détroit de Franklin) est bloqué actuellement mais on peut peut-être espérer pouvoir forcer le Passage d'ici une semaine. Le vrai problème est plus loin à la sortie des détroits en mer de Beaufort et le long de la côte Nord de l'Alaska. Les cartes et photos satellites montrent que la banquise de l'océan arctique bloque toutes les sorties Ouest et est en bonne partie collée à la côte Nord du Canada et d'Alaska. La prévision du services canadien des glaces ne donne pas de possibilité de passer avant la fin du mois puis un très mince passage éventuel le long de la côte ensuite. C'est à la fois trop tard et hyperrisqué de se faire coincer avec la retraite coupée et le bateau poussé à la côte par la banquise.

Pour Balthazar et Muktuk nous en tirons les conséquences car dans ces cas là il est dangereux de s'entêter. Chaman est de cet avis aussi mais a encore quelque hésitation. Les autres veulent encore espérer en prenant plus de risques. Peter de Kiwi Roa déclare être prêt à attendre jusqu’au 31/8. Je le soupçonne, connaissant mieux son caractère jusqu’auboutiste, de ne pas exclure d’hiverner s’il le faut dans le Passage, mais ça c’est une sacrée aventure qui ne figure pas dans mon programme. Rester dans son bateau sous des monceaux de neige pendant près de onze mois à se les geler en rationnant la nourriture et le gasoil très peu pour moi ! D’ailleurs Balthazar n’y est pas préparé.

Dîner à bord avec la famille de Muktuk, Karl, Ali et leurs deux garçons Jan et Noa. Seul manque Sooty leur jeune chien bien attachant. A son propos au Ti Punch précédant la grosse Pasta bolognaise que j’ai préparée (1,5kg pour huit, il n’en restera pas un gramme) Karl et Ali nous racontent qu’ils ont réussi à dresser Sooty à aboyer quand un iceberg ou growler approche ; alarme tout à fait fiable jusqu’au jour de la collision avec un iceberg à l’approche du Prince Kristian Sund. Depuis Sooty aboie toujours pour les growlers mais descend quatre à quatre la queue entre les jambes dans le carré lorsqu’il aperçoit un iceberg ! Comme quoi les animaux comprennent vite beaucoup plus de choses que l’on croit. Jan et Noa âgés de 14 et 12 ans sont tout à fait remarquables. Ils vivent à bord avec leurs parents depuis leur naissance et apportent un démenti total à ceux qui s’inquiètent du développement des enfants des globeflotteurs. Très éveillés, très mûrs et à l’aise dans le dialogue avec les adultes, lisant beaucoup sur la nature et les animaux ils sont incollables sur le comportement et la vie des baleines, ours, morses, saumons, belougas, phoques et oiseaux de toutes sortes. Ce n’est pas un savoir superficiel mais au contraire une connaissance approfondie des mœurs des animaux qu’ils rencontrent. Jan, pêcheur à la mouche invétéré, confectionne avec des matériaux qu’il ramasse sur les plages et dans la nature des mouches tout à fait remarquables. Certaines sont des œuvres d’art par leur forme et leur couleur mais, m’explique-t-il, c’étaient celles en usage au XVIIIième siècle, et ne sont pas les plus efficaces. A sa surprise je lui propose de lui en acheter pour qu’il se fasse un peu d’argent de poche. Il reviendra le lendemain à bord avec une collection remarquable, chaque mouche étant agrafée à un petit bristol sur lequel est inscrit au crayon son nom, son pays d’origine, les matériaux de chaque élément de la mouche. Je suis sûr que certaines d’entre elles feront le bonheur d’Alain (Content). Quant au plus jeune, Noa, c’est un sculpteur et un joueur de violon. Le matin nous allons l’écouter, bien droit sur le pont avant de Muktuk, devant un pupitre supportant la partition du morceau qu’il joue. Spectacle émouvant de cette note délicate de finesse et d’humanité dans un environnement très austère, voire hostile. La passion conduit à pouvoir réaliser des choses extraordinaires. Jan va bientôt rentrer en Autriche pour poursuivre ses études ; Noa le suivra un peu plus tard. Je n’ai absolument aucun souci pour eux tant leur personnalité et leur maturité sont riches d’innombrables rencontres et de la visite d’une multitude de pays.

Pour moi la décision s’impose sans hésiter davantage. Le Passage n’est pas jouable sans prendre des risques considérables. Le bateau c’est comme la Haute montagne. Quand les conditions sont mauvaises il ne faut pas s’entêter au risque d’arriver à l’accident.

Pour couronner le tout les glaces sont revenues dans le détroit de Lancaster et envahissent notre fjord de Cuming inlet. Il faudra à deux reprises relever l’ancre menacée d’être bloquée par les glaces qui se prennent dans la chaîne. A 1h du matin 0h30 le Vendredi 17/8 nous nous retrouvons les quatre bateaux, Muktuk, Chaman, Sauvage et Balthazar chassés de notre mouillage par les glaces. Crystal et Kiwi Roa qui avaient déjà déménagés au fond du fjord se trouvent piégés au milieu d’une mer de growlers et floes de plusieurs dizaines de mètres. Le vent est nul et le temps calme, Muktuk propose alors d’en profiter pour sortir, décision identique à la mienne hier où j’avais fait une fausse sortie mais rappelé par Chaman qui venait de recevoir la dernière carte des glaces montrant le détroit de Lancaster envahi par des glaces de 2 à 5/10 de concentration. Cette fois-ci il n’y a pas le choix, il va falloir faire avec. Les quatre bateaux se suivent en zigzagant, parfois faisant des virages très courts à 90° avec un coup de marche arrière pour s’enfiler dans les passages très étroits. Au bout de deux heures environ d’une navigation compliquée au ralenti nous retrouvons l’eau libre. Alors les routes se séparent. Muktuk qui, comme Balthazar, a décidé de faire demi-tour, se dirige en traversant le détroit de Lancaster vers Tay Bay et Pond inlet. Chaman et Sauvage vont retrouver Breskell dans Admiralty inlet à Arctic Bay pour y attendre encore quelques jours leur décision finale. Quant à Balthazar cap à l’Est il se dirige vers la sortie directe du détroit de Lancaster et la mer de Baffin.

Le répit par beau temps calme et eaux libres est de courte durée. Nous retrouvons rapidement une mer de glaces barrant la sortie sur tout l’horizon. La dernière carte de glaces envoyée par JP nous montre effectivement une situation qui s’est dégradée. Il faut se préparer à batailler pendant plusieurs dizaines de milles dans des eaux vertes correspondant à des concentrations de 1 à 3/10 et, pire encore, forcer le passage sur quelques milles dans des eaux jaunes à 4 et 5/10. Comme le dit sobrement notre guide des Northern waters « most boats will find navigation difficult in ice concentrations greater than 3/10 ». Nous allons être servis.

Voilà par exemple ce qu’a écrit Jean-Jacques à Anne et ses amis :

« Hier soir panique au mouillage, de la glace partout, impossible de rester sans prendre des impacts violents de growlers, avec le risque de rester emprisonné ou jeté à la côte, la chaîne de mouillage se prend régulièrement dans la glace.

Nous décidons d’appareiller à minuit. Navigation dans des glaces compactes pour sortir du fjord.

Deux heurs plus tard nous voilà isolés car les autres bateaux ont choisi une destination différente, les glaces se resserrent, la mer se met à geler ; cela commence par l’apparence d’un fluide visqueux, puis apparaît une croûte de glace, le pont se couvre d’un givre épais qui le transforme en patinoire, nous n’arrivons plus à manœuvrer les loquets des capots de pont pris dans la glace.

Nous sommes gelés malgré nos quatre à cinq couches de vêtements, les gants et les semelles isolantes des chaussures se révèlent insuffisants.

La tension monte à bord. Le risque de se trouver bloqués augmente ; cette mer qui gèle est impressionnante. Balthazar laisse sa trace dans la glace en formation ; je dois augmenter le régime moteur car cette mer qui gèle colle à la coque. Plusieurs fois nous tournons à 90°, voire faisons demi-tour entre les bancs de banquise. Dantesque!

Cela a duré neuf heures. Ce détroit de Lancaster ne voulait pas nous lâcher. »

Rarement Balthazar, malgré ses nombreuses pérégrinations, ne s’est senti aussi isolé et vulnérable que pendant ces neuf heures. Que se passerait-il si le vent arrivait, si la mer continuait à geler dur, si le moteur avait un problème, si l’hélice était cassée par les longues protubérances de glace sous-marine que nous devons éviter, si le brouillard nous tombait dessus, si une houle survenait, si….. ? Je ne pus m’empêcher de penser à Anne-Marie très croyante qui nous aurait déclaré sans doute si elle avait était là : « nous nous trouvons dans le creux de la main de Dieu ».

Après cette bataille et la sortie des glaces denses la détente vient. D’ailleurs Jean-Jacques nous remet de nos émotions avec un navarin d’agneau finement préparé.

Mais dès le dîner terminé la tension remonte car nous sommes pris dans un brouillard épais alors que des bancs de glace se promènent encore ici ou là. Le radar tourne et détecte très bien les icebergs et gros growlers, mais les petits au ras de l’eau qui cachent 1/10 de leur masse sous l’eau et peuvent faire facilement quelques tonnes … ? Marche au ralenti pour diminuer l’intensité du choc éventuel.

Samedi 18/8. J’inscris à 0h19 sur le livre de bord : « Ouf ! sortis du brouillard, beau temps ». Voilà un Ouf concis mais éclatant.

Belle journée de voile cap à l’Est ; j’ai dû effectivement abandonner le projet initial de filer droit vers le SE vers Sisimiut car un coup de vent pile sur route nous bloque. Nous pourrions le contourner en serrant la côte du Canada mais le détroit de Davis est encore très encombré de glaces et nous en empêche. Cap donc sur Upernavik où nous retrouverons le Groenland. Nous nous y reposerons et ferons le plein de gasoil avant de mettre cap au Sud. Marche au près tribord amure ; Balthazar passe bien dans la mer agitée par ce vent de force 5 venant du SE, à 7,5 nœuds et des pointes à 8,5 nœuds. Aurait-il envie de rentrer à la maison ? Il est vrai que plus de 3000 milles nous attendent, pas tous de tout repos. Pour pallier l’imprécision du pilote Raymarine engourdi par la proximité du pôle magnétique nous utilisons son mode vent qui marche bien quand le vent est régulier comme en ce moment.

Pendant son quart André a eu un contact VHF avec Christian Dumard. Nous croisons ce grand météorologue et routeur très connu des coureurs professionnels. Dominique, qui le connaît bien, m’avait informé, ainsi qu’Henri Laurent, le père de Sailgrib, du défi dans lequel il s’est lancé à l’instigation de sa fille qui a une boîte de com : établir un temps de référence en faisant le Passage du NW à la voile, sans assistance moteur et sans escales, à bord d’un Sun Fast de 37’. Ce dernier est un bateau de régate rapide et léger certainement incapable de survivre à une collision sérieuse avec un growler. Je n’admire pas du tout personnellement ce pari fou et à mon avis, tout au moins cette année, sans aucune chance de réussite. C’est le même genre de pari fou et insensé que la tentative de Yvan Bourgnon sur son cata de sport. Que veulent-ils démontrer ?

Lundi 20/8 à 18h50 l’ancre plonge dans la baie d’Upernavik. Pour fêter notre sortie du guêpier du détroit de Lancaster et la traversée retour de la mer de Bafin dîner amélioré : deux Ti Punch (c’est curieux le Ti Punch ça marche par deux) accompagnés de jambon pata negra, toasts des délicieux œufs de cabillaud « Mill » islandais sur pain Vasa, mijotée de poule du Perche, poires au chocolat. Miles Davis et un petit verre de vielle poire concluent la soirée. Ne risquant plus d’hiverner onze mois l’équipage se lâche sur les stocks. Appareillage le lendemain à 15h cap au Sud, après une solide grasse matinée et le plein de gasoil amené par un camion sur le haut du quai.

Dominique Wavre, skipper de Chaman, après avoir demandé l’avis extérieur d’un routeur pour prendre sa décision de s’engager ou non dans le Passage m’a adressé ce matin le message suivant :

« Bonjour Jean-Pierre,

Voici l’avis extérieur d’un routeur :

« Après consultation des dernières cartes et analyse de la situation météo future, la situation dans le Peel Sound et détroit de Franklin jusqu’à l’île Victoria compromet le passage cette année. En effet le niveau de glace y est encore important, notamment la partie Est à la sortie du Bellot et au Sud. En pj la dernière carte et confirmée par photo satellite. Les jours à venir le vent du secteur Sud et les températures négatives dans le Peel Sound n’amélioreront pas la situation.

Le Bellot et le Prince Regent inlet complètement libres il y a une quinzaine de jours sont de nouveau bien encombrés. Côté Alaska la situation n’est pas favorable non plus, encore pas mal de glaces au Nord du cap Bathurst, à la sortie du Golfe d’Amundsen. Plus à l’Ouest également de la glace jusqu’un peu avant la pointe Barrow.

Dans l’hypothèse d’un débouchage du passage entre le détroit de Bellot et Cambridge Bay (débouchage qui ne pourra qu’être très tardif, si toutefois il a lieu) l’engagement verrait un risque important de se retrouver pris au terme d’une navigation compliquée ».

Au vu de cela, le fait qu’en cas de pépin, notre assurance risque de s’appuyer sur l’avis des Coasts Guards pour se défausser en cas de litige, nous préférons renoncer cette année, le cœur lourd ».

A ces prévisions très négatives doivent être ajoutées au tableau des éléments de décision l’arrivée de la nuit rendant risquée la navigation dans les glaces et celle des rudes tempêtes d’Automne en mer de Béring.

Dominique a donc pris lui aussi la décision de faire demi-tour. Il n’a pourtant pas froid aux yeux et a à son actif quatre Vendée Globe (en solo), deux Whitbreads, plusieurs Barcelona Race, et beaucoup d’autres courses. Il confirme bien que cela aurait été un risque insensé de poursuivre. Il s’enquiert d’où nous nous trouvons pour savoir s’il peut nous rejoindre pour faire la route du retour en Bretagne ensemble.

Espérons que les conditions météo lui permettront de nous rattraper à Nanortalic ou plus loin car Dominique, Michèle, Anne et Patrick sont vraiment très sympathiques en même temps que de grands marins. Nous avons vraiment apprécié leur compagnie depuis notre première rencontre à Manitsoq le 9/7.

Nous croisons aussi la route de Kamaxitha, le superbe ketch maxiyacht de 60m, vu sur l’AIS. Lui aussi a décidé de faire demi-tour. Incapable de faire des virages serrés ou des demi-tour sans disposer de beaucoup d’eau, il a dû beaucoup pousser la glace et frotter sa belle coque pour parvenir à sortir du Lancaster.

Tiens, comme je l’espérais, le compas gyrostabilisé PG500 du pilote Furuno est retombé en marche cette nuit. Tout à coup en effet le cap vrai est réapparu sur l’écran radar. La composante verticale du champ magnétique est redevenue suffisante pour le sortir de l’erreur d’angle considérable qui le mettait en sécurité c’est-à-dire hors service. Nous revoilà avec un pilote automatique beaucoup plus stable et précis que le Raymarine. Merci quand même à ce dernier qui nous a bien tiré d’affaire et a parfaitement joué son rôle de pilote de secours. Pour une expédition comme celle-ci les redondances sont bien utiles !

Episodes de marche à la voile ou au moteur, navigation paisible au soleil ou tendue dans le brouillard épais, alternent. Le Vaigat, le détroit séparant l’île Disko du continent, nous expédie comme attendu un flot ininterrompu d’icebergs et de growlers provenant de l’Isfjord. Jean-Jacques pendant son quart s’est amusé à compter les icebergs et gros glaçons qu’il voyait : à un moment donné il en a compté jusqu’à deux cents ; gare à la collision ! Interdit à l’homme de quart de somnoler.

Accostage dans le port d’Aasiaat devenu familier à Balthazar Jeudi 23/8 à 12h locales (TU-2). Promenade après le déjeuner pour aller visiter la station d’Aasiaat radio et les remercier de leur assistance. Nous sommes reçus chaleureusement dans une station impeccable par les trois opérateurs et le chef d’équipe. Cette station unique est en liaison avec un réseau de stations VHF automatiques réparties sur toutes les côtes du Groenland comme nous le montre une grande carte avec la position de ces émetteurs/récepteurs. De ce poste unique, 24h/24 les opérateurs communiquent avec tous les bateaux qui sont tenus de les informer de leurs mouvements. Depuis notre entrée au Groenland nous communiquons avec eux tous les jours. Quand Balthazar se trouve dans un endroit sauvage où la liaison est mauvaise ou inexistante nous leur communiquons par Iridium GO un message donnant notre position, notre destination, la HEA…..Ils connaissent bien Balthazar ! Heureux de nous parler de leur travail ils nous informent qu’hier un pêcheur a été perdu au Sud du Groenland. Ils supposent que sa jambe a été prise dans la longue ligne de pêche chargée d’hameçons et qu’il a été éjecté par la traction. Malgré l’arrivée d’un hélicoptère sur le lieu du drame moins d’une demie heure après l’accident le corps n’a pas été retrouvé. C’est eux qui dans ces cas déclenchent les secours en activant le jrcc qui est équivalent à nos CROSS.

Dîner et séance de WiFi au foyer des marins.

Vendredi 24/8, 14h. appareillage par beau temps. A la sortie du port Balthazar embouque un passage étroit et peu profond entre des îles. Juste devant nous trois baleines, deux grosses et un baleineau, envoient des jets de vapeur et laissent apparaître leur petite nageoire dorsale caractéristique. Elles restent autour de nous pendant une bonne dizaine de minutes. En grande croisière comme en haute montagne il y a des moments où on en bave puis il y a des moments de grâce. Ce bel après-midi en est un qui inspire à Claude le message suivant :

« Alors là, miracle. Si nous avons donné 10 pour les glaces, le brouillard, le froid et les vents de face, Dieu nous donne 100 : c’est le pied absolu, avec ciel bleu, vent portant, de la baleine, une vision sublissime des icebergs beaux comme jamais, une petite video coquine sur un carnaval à Kourou, et pour finir Dieu ajoute 10 sous la forme d’une côte de bœuf. L’apothéose avec deux Ti Punch, vin rouge et vieille poire. »

La nuit est subrepticement revenue. Pénombre d’abord qui nous a conduit à allumer les lumières le soir, puis vraie nuit courte, puis maintenant où nous faisons du Sud en même temps que l’été se termine et que les jours raccourcissent une nuit un peu plus longue de quelques heures. Je décide d’éviter de naviguer de nuit aussi longtemps que nous croiserons des glaces. Ce soir escale au village de Kangaatsiaq car en outre il faut s’abriter d’un court épisode de vents frais à grand frais venant du Sud. Après avoir en vain recherché un mouillage Balthazar vient accoster la face avant d’un petit quai auquel s’accoste le bateau de la Royal Arctic line assurant la logistique.

Deux solides danois sont là qui prennent gentiment nos amarres alors qu’ils sont occupés à la réfection de ce quai. Le lendemain nous les invitons à bord prendre un café et bavarder avec nous avant d’appareiller à 14h30 après avoir attendu que le vent se calme. Etape d’une quarantaine de milles qui nous amène à Kangiussap Paava ; mouillage sauvage derrière une petite île à l’intérieur d’un fjord. Balthazar y trouve un bon abri du vent et de la houle qui secoue l’entrée.

Dimanche 26/8. A 5 heures la petite musique sympa de mon réveil sonne. Je vais la promener dans la coursive avant pour réveiller l’équipage. Appareillage de bonne heure ce matin par beau temps pour retrouver en début d’après-midi à Sisimiut Bruno qui nous fait le plaisir de rembarquer sur Balthazar.

Nous franchirons ensuite cap au Sud le cercle polaire et dans quelques jours Balthazar atteindra le Sud du Groenland en route sur le chemin du retour.

Que sont devenus les quelques bateaux qui se sont acharnés plus longtemps à essayer de forcer le Passage ? Nous le saurons dans la prochaine lettre.

aux équipier(e)s, parents et ami(e)s qui ont la gentillesse de s’intéresser à nos aventures marines.

Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou connaître sa dernière position visiter le site de Balthazar artimon1.free.fr (ne pas taper www devant)

Pour la position vous pouvez aussi cliquer sur l’adresse www.trackamap.com/balthazar

Équipage de Balthazar: F. Jean-Pierre d’Allest, Jean-Jacques Auffret, Claude Carrière, André Van Gaver